Je ne tiens jamais au temps présent. J'anticipe l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou je rappele le passé, pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudente, que j' erre dans des temps qui ne sont pas miens, et ne pense point au seul qui m'appartient; et si vains, que je songe à ceux qui ne sont rien, et échappe sans réflexion le seul qui subsiste. Le présent, d'ordinaire, me blesse. Je le cache à ma vue, parce qu'il m'afflige; et s'il m'est agréable, je regrette de le voir échapper. Je tâche de le soutenir par l'avenir, et pense à disposer les choses qui ne sont pas en ma puissance, pour un temps où je n'ai aucune assurance d'arriver.Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Je ne pense presque point au présent; et, si j'y pense, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais ma fin : le passé et le présent sont mes moyens; le seul avenir est ma fin. Ainsi je ne vis jamais, mais j'espére de vivre; et, je dispose toujours à être heureuse, il est inévitable que je ne le sois jamais.